Première approche
Essayez un instant d’imaginer quelque chose de complètement nouveau, qui ne se base sur absolument rien : ni sur ce que vous connaissez, ni sur ce que vous percevez. Quelque chose qui ne trouverait en somme aucun écho dans notre réalité :
- Qui ne soit ni matière, ni énergie, ni information.
- Qui n’interagit pas avec l’espace ou le temps.
- Qui ne soit pas non plus une simple abstraction tirée de ce que vous connaissez.
À ce stade, toute tentative de conceptualisation échoue. Nous ne disposons ni des outils intellectuels, ni des mots, ni même de l’intuition pour donner une forme à cette entité. Nous sommes confrontés à l’impossibilité de penser en dehors du prisme de notre réalité.
Quelle est la portée de cette observation ?
Cet échec met en lumière une barrière cognitive fondamentale : notre esprit est incapable de s’affranchir des cadres imposés par la réalité. Chaque pensée, chaque mot, même dans un élan créatif extrême, est conditionné par notre expérience et notre perception du monde.
C’est en confrontant cette limite que l’esprit effleure la notion du Sohnaris. Loin d’être une limite stérile, cette contrainte révèle la profondeur et la structure de notre compréhension.
Définition
La définition du Sohnaris est intentionnellement circulaire. Il est à la fois une représentation absolue de notre réalité et implique que tout doit exister dans le contexte défini par cette réalité. Cette circularité apparente met en lumière une vérité essentielle : notre esprit, dans son effort de conceptualisation, est inextricablement lié au Sohnaris. Toute pensée, même tournée vers l’absolu ou l’extérieur, est conditionnée par cette totalité.
En d’autres termes, le Sohnaris est l’ensemble de tout ce qui est possible et concevable, une totalité qui se déploie à l’intérieur des limites de la réalité elle-même. Toute tentative de description d’un « hors-Sohnaris » ne peut être qu’une négation des cadres qui structurent notre compréhension : une absence de tout ce qui fait sens pour nous.
Voici les neuf concepts que le Sohnaris englobe :
- Skalenda : l’espace
- Vodenda : l’énergie
- Kienda : la matière
- Duukram : les lois primordiales
- Faehelbek : la pensée
- Zatjo : le potentiel
- Botjo : l’imaginaire
- Sato : la cohésion
- Raos : la finitude
De la vie naît la pensée : le Faehelbek, la conscience qui perçoit, nomme et délimite. Sans elle, le Sohnaris ne serait pas, car il faut un esprit pour le concevoir. Cette pensée ouvre deux horizons : d’un côté le Zatjo, l’inconnu, tout ce qui n’a pas encore été imaginé ; de l’autre le Botjo, l’imaginaire, tout ce qui se conçoit sans pouvoir exister. Dès qu’on lui donne forme, l’inconnu bascule de l’un vers l’autre.
Au-dessus de cet édifice plane le Raos, la finitude, qui rappelle que tout connaîtra une fin. Et reliant chaque concept aux autres veille le Sato, l’union, qui n’a d’autre visage que celui du Sohnaris lui-même. Ensemble, ils se répartissent en trois Sphères, cinq Arcs et un Cercle, dont les Composants donnent la figure.
Des atomes aux rêves, des lois de la physique aux chimères, tout ce qui est imaginable, tout ce qui est susceptible d’être conçu ou expérimenté, trouve sa place dans le Sohnaris.
Car le Sohnaris, en tant que concept, représente l’ensemble de notre univers tel qu'il se révèle à nous à travers les sens et la pensée. Il embrasse la totalité du réel, dans l’étendue de ce qui peut être perçu, compris ou simplement conceptualisé.
Inclusivité relative
Reconnaître le Sohnaris, c’est admettre qu’il constitue le référentiel ultime de notre réalité. Dans ce cadre, l’inclusivité est absolue : tout ce qui peut être perçu, imaginé ou conçu s’y trouve intégré. Les termes comme impossible, tout ou jamais, bien qu’absolus dans le contexte du Sohnaris, sont aussi relatifs à ce référentiel spécifique.
Cependant, par un simple exercice de divergence, on peut théoriquement postuler d’autres référentiels : il suffit de partir de notre réalité et de supposer qu’il puisse en exister d’autres, différentes. Cette hypothèse demeure sans substance : nous envisageons leur existence possible sans jamais pouvoir leur donner corps. Dans ce cas, les absolus du Sohnaris deviennent relatifs à notre réalité, sans pour autant perdre leur validité à l’intérieur de ce cadre. Cette relativité est une conséquence naturelle de l’existence potentielle de réalités multiples, chacune définissant ses propres absolus.
Le paradoxe de l’inclusivité absolue et relative
Ce paradoxe est rendu possible par l’étanchéité du Sohnaris. Cette étanchéité signifie que les cadres, les lois et les concepts qui structurent notre réalité ne s’étendent pas au-delà de ses frontières. Ainsi, le Sohnaris peut simultanément porter une inclusivité absolue (dans ses propres limites) et relative (lorsqu’on tente de spéculer sur ce qui pourrait exister hors de ces limites). En ce sens, ce paradoxe n’est pas une contradiction, mais un reflet de l’impossibilité de concevoir ou de transposer des absolus hors de notre référentiel.
L’inclusivité comme ancrage conceptuel
Ainsi, l’inclusivité du Sohnaris repose sur l’idée que tout ce qui peut être conçu ou perçu trouve sa place dans cette totalité. Mais si l’on postule des réalités hors-Sohnaris, ces nouvelles perspectives ne font que renforcer l’idée que notre cadre conceptuel est conditionné par notre référentiel. Le Sohnaris n’est pas invalidé par cette démultiplication des absolus ; il en est au contraire la condition préalable.
Équilibre substantiel
Comprendre le Sohnaris, c'est contempler l'ordre profond de l'existence. Chaque élément, chaque idée, y trouve sa place et sa fonction, dans une harmonie qui échappe à notre pensée dualiste ordinaire. Cet équilibre n'est pas celui d'une simple balance où des forces opposées s'annulent : une balance s'équilibre par soustraction, deux poids égaux se neutralisant pour un résultat nul. L'équilibre du Sohnaris est l'inverse : il ne retranche rien, il intègre tout. Chaque élément y compte positivement. C'est en cela qu'il est substantiel, complexe et multidimensionnel : tissé de la somme de ce qui est, et non de l'effacement des contraires.
Les dualités conventionnelles (bien et mal, vie et mort, masculin et féminin, etc.) ne s'y opposent pas mais se répondent et se complètent. Car aucun de leurs termes n'a de sens isolément : l'idée de vie ne se conçoit que sur fond de mort, le bien ne se définit que par contraste avec le mal. Loin de se combattre, chaque pôle est la condition d'intelligibilité de l'autre ; leur coexistence n'est pas un conflit en suspens, mais ce qui les rend pensables. Ainsi chaque concept s'inscrit dans un réseau d'interactions subtiles, où il trouve une myriade d'extensions et de satellites qui l'enrichissent et lui donnent un sens au sein de l'ensemble.
Cet équilibre, d'une stabilité absolue, ne peut être rompu : non qu'il soit farouchement défendu, mais parce qu'il est la propriété d'un tout clos. Puisque rien n'existe en dehors du Sohnaris, rien ne peut venir le perturber de l'extérieur ; et puisqu'il contient déjà tout, rien ne saurait véritablement s'y ajouter ni en sortir. Sa stabilité n'est pas une prouesse, mais une conséquence de sa complétude.
La disparition même de notre réalité ne romprait pas cet équilibre. La finitude n'échappe pas au Sohnaris : elle compte au nombre des concepts qu'il embrasse, sous le nom de Raos. L'anéantissement n'est alors que l'une de ses facettes, une note dans sa mélodie, prévue à l'intérieur de lui.
L'équilibre atteint alors une forme de perfection : non pas une perfection esthétique ou morale, mais la cohérence sans faille d'un ensemble qui se suffit à lui-même. C'est pourquoi la question : « Pourquoi la réalité est-elle ce qu'elle est ? » ne trouve aucune réponse extérieure : le Sohnaris étant la totalité qui contient ses propres conditions, il est à lui-même sa seule explication. Il devient une tautologie existentielle. Non pas un défaut de raisonnement, mais le signe que l'on a atteint le cadre ultime, celui au-delà duquel plus aucun « pourquoi » ne peut être posé.
Imaginaire contextuel
Expérimenter le Sohnaris, c’est laisser son esprit s’aventurer au-delà des frontières de ce qui est tangible, donner forme à l’invisible, à l’imaginaire, mais toujours à partir des éléments que nous avons appris à connaître. L’imaginaire ne peut exister indépendamment de ce que nous percevons dans la réalité.
Nous ne pouvons concevoir ce qui échappe à nos sens sans en avoir d’abord l’écho dans ce que nous avons expérimenté. Même les idées les plus novatrices, les plus abstraites, prennent racine dans les concepts déjà présents dans notre monde. Le réel est le socle à partir duquel l’imaginaire peut se déployer, le terreau d’où surgissent les créations les plus extravagantes. Le processus de création se nourrit toujours des éléments existants et réels, qu’il s’agisse d’une métaphore, d’un symbole ou d’un simple écho de ce qui existe.
L’imaginaire n’est pas une échappatoire à la réalité ; il en est une projection et une transformation. L’imaginaire, loin d’être détaché du réel, en est une réinterprétation infinie. Chaque pensée, chaque idée, chaque création s’ancre dans le contexte de ce que nous connaissons, et c’est précisément cette interaction entre le réel et l’imaginaire qui ouvre les portes à la conception du Sohnaris.
Imperméabilité des réalités
Le Sohnaris est un concept que seuls les humains peuvent formuler : nous l’avons inventé pour nous-mêmes. Rien ne garantit qu’il tienne par lui-même, ni qu’il existerait sans personne pour le penser. Sans réalité intrinsèque, il ne prend forme qu’à travers notre perception. Les concepts et les mots qui les véhiculent sont des inventions humaines, valides uniquement dans notre référentiel, et utiles seulement à ceux qui les utilisent.
Chaque réalité est confinée à son propre cadre, telle une sphère hermétique. Nous pouvons supposer qu’il existe d’autres réalités, mais notre pensée est incapable de s’en approcher : nous n’avons aucun moyen de savoir à quoi elles ressembleraient. Ainsi, nous ne pouvons concevoir d’autre réalité que celle dans laquelle nous évoluons, et le Sohnaris en est l’expression pure. Il est le seul référentiel accessible et, par extension, le seul que nous soyons en mesure de connaître.
Les mots et les concepts s’arrêtent aux frontières de ce référentiel. Au-delà de ces limites, toute connaissance devient impossible. Ce qui échappe à notre compréhension demeure indéfinissable, inconnu non seulement de nous, mais de tout ce qui relève du domaine du Sohnaris.
Le Sohnaris est une réalité unique et complète en elle-même. Toute hypothèse d’un « hors-Sohnaris » ou d’autres réalités reste purement théorique. Si une autre réalité existait, elle pourrait être si différente que nos concepts, nos lois physiques, et même notre langage seraient inadéquats pour la décrire. Ce qui serait au-delà du Sohnaris resterait à jamais inaccessible, y compris dans sa simple existence hypothétique.
Une manière d’habiter le monde
Vivre le Sohnaris, c’est faire de cette pensée une manière de se tenir dans le monde. Si notre esprit ne peut sortir de son cadre, la sagesse n’est pas de le fuir mais de l’habiter pleinement : de cette limite même découlent quelques façons d’être.
D’abord l’humilité. Puisque toute connaissance demeure prisonnière de son référentiel, nul ne détient de vérité dernière ; la lucidité commence par admettre que l’intelligence, si vaste soit-elle, restera toujours incomplète. Les questions y valent souvent mieux que les réponses, car ce sont elles qui maintiennent l’esprit en mouvement.
Ensuite l’appartenance. Chaque élément du Sohnaris tient sa place dans un même réseau, et rien n’existe isolément : se savoir partie d’un tout, interdépendant du corps, de la nature et des autres, c’est s’ouvrir à ce que les arts spirituels nomment la pensée symbiotique.
Puis la sérénité devant la finitude. Le Raos rappelle que toute chose qui est n’est déjà plus, que la fin est inscrite dans le commencement ; mais cette fin n’est pas un néant à redouter, seulement une facette de l’équilibre. En avoir conscience donne à chaque instant son prix.
Enfin l’élan de création. Puisqu’il reste toujours plus à créer qu’à contempler, et que tout demeure possible, sinon dans la matière du moins dans l’esprit, habiter le Sohnaris c’est aussi imaginer, façonner, agir. Cet art de vivre se cultive dans une discipline du corps et de l’attention, comme l’enseignent les arts martiaux, où la maîtrise de soi importe plus que la victoire.
L’art de l’esprit humain
De toutes les configurations de matière que renferme l’univers, l’esprit humain occupe une place singulière : il est, à notre connaissance, le seul à pouvoir se retourner sur l’ensemble qui le contient et en former une idée. Concevoir une notion aussi abstraite que le Sohnaris suppose deux facultés qu’il convient de distinguer : la connaissance et l’intelligence.
Qu’est-ce que la connaissance ?
Une connaissance est l’intellectualisation et la mise en mémoire d’un élément tiré du réel. C’est un fragment du monde que l’esprit saisit, transforme en pensée, puis conserve : une perception devenue durable. Même la plus abstraite garde une attache avec ce qui est ; elle n’est jamais tirée de rien, mais prélevée sur l’expérience et fixée par la mémoire. Elle est l’unité élémentaire de notre compréhension, la brique à partir de laquelle s’élève tout édifice mental.
Qu’est-ce que l’intelligence ?
L’intelligence n’est pas l’accumulation de ces connaissances, mais l’art de les relier. Elle est la faculté de comprendre celles qui nous entourent, de les confronter, de les ordonner, et de tirer de leurs rapports des connaissances inédites. Là où la connaissance retient, l’intelligence combine : d’un ensemble de fragments isolés, elle fait surgir un sens qu’aucun ne possédait seul. Penser, c’est moins savoir que mettre en relation.
C’est de ce travail incessant que naît le Sohnaris. En reliant ses connaissances jusqu’à embrasser la totalité de ce qu’il peut concevoir, l’esprit en vient à former l’idée de l’ensemble lui-même. Par l’intelligence de l’un de ses fragments, l’univers se donne alors une représentation de sa propre totalité : il se pense à travers nous. La plus haute des connaissances n’est peut-être que celle-là : la conscience qu’a le réel d’être un tout.